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IV Crise et Surprise

  • camilledarjuzon
  • 9 sept. 2024
  • 4 min de lecture



Le travail d’anticipation et l « ici et maintenant » : contradictoires ou complémentaires pour le médiateur ? 


« De toutes façon ça ne sert à rien votre truc »

« Je vous l’avais dit, il n’y a pas moyen de discuter »

« La médiation, 70 % de réussite ? Désolé mais on va faire partie des 30 pour cent d’échec, c’est couru d’avance, hahaha c’est même pas la peine »


Les parties se rencontrent. 

Parfois elles ne se sont pas vues depuis des années.

Parfois elles se parlent tous les jours. 

Elles sont souvent mal à l’aise, ce qui pourra se traduire par un excès de familiarité ou un silence glacial. Lorsqu’il y a un lien familial, il n’est pas rare de voir les parties s’embrasser au début et même à la fin de la séance, alors que leur dernière interaction datait de 5 ans, et que la séance a été plus qu’houleuse, ponctuée de cris ou de petites phrases assassines, de menaces de quitter la pièce rarement mises à exécution. 

Le médiateur pourra, dans une certaine mesure, servir de défouloir. Aux attaques sur les chances de succès -ça ne marchera jamais votre truc- il opposera un sourire poli, et renverra les parties à la raison de leur présence dans la pièce :

« Voulez-vous participer à la résolution du problème ou préférez vous qu’un tiers s’en charge, avec tous les risques que cela comporte ? »

Même si les parties sont en contact quotidien en dehors de la médiation, cette rencontre est à part, puisque son but avoué est de mettre à plat un problème. 

Les gens n’aiment pas les problèmes. 

Ils ne savent pas forcément que le caractère chinois illustrant le mot « Crise », Weiji,   危机, est composé lui-même des sinogrammes de « danger » d’un côté et d’ « opportunité » de l’autre. 

Il existe trois façons de réagir à un danger – un problème- pour tenter d’y survivre : la fuite, la confrontation ou la dérobade ( se cacher). On constate que dans la majorité des cas, au moins l’une des parties a longtemps utilisé la troisième forme de réaction, et que la crise correspond souvent juste à un changement d’approche. 

Le déni, la tête dans le sable, le « comme si de rien n’était » et plus largement le fait de refuser de mettre des mots sur les situations ne doivent surtout pas être considérés comme des formes de lâcheté mais comme des stratégies de défense plus ou moins conscientes, d’autant qu’elles ont pu fonctionner un temps. 

Nous passons nos vies à appliquer le « ça va s’arranger », et d’ailleurs, souvent ça s’arrange en effet, dans nos ajustements mutuels quotidiens l’inertie peut être une amie, tout mettre à plat tout le temps serait épuisant et contre-productif.

De nombreux problèmes se résolvent « tous seuls », c’est-à-dire par l’acceptation passive de situations ou de traits de caractères ne correspondant pas à nos schémas ou les perturbant un peu, et par une montée de nos seuils de tolérance, souvent en échange d’une montée équivalente attendue chez l’autre sur d’autres sujets. 

Si l’on admet que notre vie est un continu ponctué d’évènements discrets, une ligne avec des points plus saillants que d’autres,  la crise est, dans la plus part des cas, un de ces évènements discrets fruit d’effets du continu. Un crise n’est que très rarement un évènement totalement isolé, c’est le plus souvent la résultante d’une accumulation de petits effets sur une longue période. Certains de ces événements peuvent être plus important que d’autres, fondateurs du problème, virages dans la relation, ou juste la goutte d’eau qui met le feu aux poudres, comme dirait le sapeur Camembert, et le travail du médiateur sera de se frayer un chemin dans cette jungle.

Son objectif est de comprendre et de faire admettre aux parties l’impact de chacune de ces bornes, de ces évènements sur leur relation, mais également de s’imprégner de « l’ambiance »,  les jalousies, les frustrations générées par tous les non-dits, les petites moqueries, ou tout simplement une différence de valeurs structurelles issues de natures et parfois de parcours de vie divergents. 

Pour le médiateur, l’intérêt principal de cette vue d’ensemble, de ce « mapping » comme on dit chez les consultants sera l’anticipation. 

Elle lui permettra de mettre en œuvre une stratégie, dont nous parlerons plus en détail dans un prochain billet, et, sans manipuler, il  orientera les débats en fonction de ses propres analyses. 

La feuille de route qu’il aura établie, les potentiels points d’achoppement  qu’il aura anticipés, dépendront considérablement de sa perception des causes profondes du conflit, de l’historique et des traits de caractère de chacun. 

Mais le médiateur est aussi serviteur de l’ « Ici et Maintenant » qui va lui permettre de saisir l’instant, et de ce fait aider les parties à déposer leurs ressentis et à écouter ceux de l’autre – et y croire, puisqu’elles l’observent en temps réel dans un cadre dont elles n’ont pas la maitrise. 

La difficulté -et l’intérêt- du rôle de médiateur se loge pour moi en partie dans ce mélange de fermeté et de souplesse. Par l’écoute et l’analyse, il doit s’être fait une idée des personnalités, de l’historique discret et continu, des jeux de pouvoirs sous-jacents au conflit visible, et, par ses questions, ses reformulations et sa distribution de la parole il orientera les discussions pour que chacune des parties puisse exprimer tout ce qu’elle porte de la façon la plus acceptable et la plus « touchante » pour l’autre.

Mais le piège de la toute puissance n’est jamais loin, et le médiateur, pour être efficace, ne saurait trop exister. 

Sa manière de mettre en œuvre cet effacement devra passer par une perception aigue de ce qui se passe, là, tout de suite et maintenant, devant lui, même et surtout si cela ne correspond pas à ses savantes déductions, à tout ce travail d’anticipation qu’il a construit grâce aux entretiens individuels.

Il ne doit jamais être surpris d’être surpris.

 
 
 

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