VII Il faut les aimer
- camilledarjuzon
- 9 sept. 2024
- 5 min de lecture

Du besoin de catharsis à la négociation d’un accord : Et s’il y avait une solution, comment pourrait-on la mettre en œuvre ?
Bien qu’on puisse y revenir à tout moment, les deux premières phases -les faits, et leurs origines, le quoi et le pourquoi- ont été traitées et nous sommes à un stade clé de la médiation : la catharsis des émotions. Chacun a pris une partie du risque, et a montré sa fragilité.
Dans le meilleur des cas, chacun a également réalisé que ce qu’il vivait, toutes ses blessures qui saignaient encore, avaient leur équivalent chez l’autre : on se concentre souvent sur le mal que l’on nous fait, bien moins sur celui que l’on inflige. Injuste pour moi, bien fait pour lui. Et, pour rajouter à l’irrationnel, on en veut parfois à mort aux personnes auxquelles on a fait du mal car elles nous renvoient à notre vilenie.
Comme on l’a vu, un travail particulier se fera sur l’intention : chacune des actions sera réévaluée à l’aune de son impact, mais aussi de l’existence d’une volonté initiale de blesser.
« J’ai été négligent en jetant une peau de banane et tu t’es cassé le tibia en 4 morceaux. »
OK, c’est grave.
« J’ai laissé exprès couler le robinet de ta baignoire le lendemain de ton départ en vacances, le lapin de tes voisins du dessous est mort noyé et il y en a pour 10 000 euros de travaux que l’assurance ne veut pas rembourser. »
Est-ce moins grave ?
De par les conséquences, certains considèreront que ça l’est.
Mais méfions-nous de l’intention.
L’intention, c’est le message clairement exprimé d’une volonté de nuire, qui, pendant quelques millénaires, s’est résumée à « je dois te tuer pour survivre ». De l’ours des cavernes aux cathares – tuez les tous, Dieu reconnaitra les siens- en passant par les hordes de Huns, cela fait assez peu de temps, quelques centaines d’années, qu’on ne veut plus vraiment tuer l’adversaire, sauf dans le cadre d’une guerre.
En entreprise, par exemple, c’est déconseillé, en conflit de voisinage aussi, l’ordre public est passé par là.
Mais, comme vu dans le premier de ces billets, on continue, dans le cadre d’un conflit qui dégénère, à vouloir faire de plus en plus mal à l’opposant car la mécanique de destruction est bien incrustée en chacun de nous. Entre une volonté de nuire observée ou ressentie et l’ennemi mortel cher à Victor Hugo, il n’y a qu’un pas, que notre inconscient franchit sans prévenir.
La loi ne s’y trompe pas, qui punit bien plus sévèrement les crimes prémédités que les autres.
La catharsis des émotions permet donc aussi de faire le tri entre les actes intentionnels et les autres, en remettant un petit coefficient aux premiers quelles que soient leurs conséquences.
Lorsque les émotions ont été déposées, que chacun en a été témoin et peut-être attendri ( je rappelle que le terme s’applique aussi à la viande), la phase suivante de la roue de Fiutak est le Et Si
Et si il y avait une solution, à quoi ressemblerait elle ?
C’est la phase de négociation.
Le rôle du médiateur ici est de canaliser les questions :
Que souhaiteriez vous que l’autre fasse ou arrête de faire pour que ça marche ?
Que seriez-vous prêt à faire ou à arrêter de faire pour que ça marche ?
C’est le moment ou le médiateur ne devrait pas trop exister, plus que jamais il doit se borner à être le scribe, le garant de ce qui a été dit, mais jamais celui qui même propose des pistes. Les pistes doivent venir des parties.
La construction des solutions doit leur appartenir.
Le Et Si ne débouchera jamais sur un monde parfait. Chacun devra faire des concessions, qui seront facilitées par l’attendrissement précité. C’est aussi la phase dans laquelle les parties commencent à distinguer la lumière au bout du tunnel, la fin potentielle du conflit. Il peut d’ailleurs y avoir un refus d’obstacle : quand le conflit est le dernier lien qu’il leur reste, ou la dernière trace d’un espoir préalable sur lequel beaucoup de châteaux espagnols se sont construits, les parties peuvent ne pas vouloir en sortir, sans même le savoir.
Le Et Si peut être long, ou étonnamment rapide en fonction de la complexité du problème et de la segmentation des sujets à traiter. Il n’est pas rare de voir des parties lâcher énormément de lest d’un coup, comme une libération, donnant ainsi l’impression d’abandonner le combat avec le risque de regrets à venir. il est donc important que chacun fasse mais aussi demande des concessions.
Cela dit, si le médiateur est aux aguets de la fragilité de l’accord, il ne devrait pas l’être trop : il n’en fait pas partie et n’aura jamais, malgré ses efforts, une vision totale de tout ce qui se joue.
Les accords pouvant sembler déséquilibrés au médiateur ne le sont pas forcément pour les parties. La présence d’avocats de part et d’autre simplifie bien sur le sujet : leur rôle de conseil et de défense des intérêts de leur client prend tout son sens dans cette phase et dans la suivante.
Car la médiation n’est pas terminée, même lorsqu’on pense avoir terminé la négociation. Le diable se loge dans les détails.
Si le Et Si peut être considéré comme la déclaration d’intention d’une volonté de résoudre le différend et la phase de négociation, reste ce que Fiutak nomme le Comment
L’accord.
Le vrai
Le papier, signé par les parties.
Qui, dans le cas d’une médiation judiciaire, sera envoyé au juge par le médiateur, et se transformera en décision de justice après validation par l’autorité judiciaire.
L’accord n’est jamais, et ne doit jamais être rédigé par le médiateur ( au grand regret des parties). Il doit être rédigé par les parties elle mêmes, ou par leurs avocats quand ils en ont. Durant le Comment, le travail va être de mettre au propre ce qui a été négocié pendant le Et Si.
Il arrive que tout le lest lâché lors de la phase précédente soit regretté voire nié, dans un splendide exercice de mauvaise foi : il peut y avoir une grande distance entre les merveilleuses déclarations d’intention et la signature en bas de la feuille.
Il faudra alors faire tourner la roue à l’envers, revenir à la négociation, voire gérer de nouvelles informations qui ne sortent qu’ à la toute fin du processus…
Ne cachons pas une certaine frustration parfois, que le médiateur va être formé à remiser par devers lui, comme dirait Anémone dans « Le père noël est une ordure ». Le médiateur doit en permanence gérer ses propres agacements devant l’incroyable perte de point de quotient intellectuels qu’il peut observer chez des gens par ailleurs parfois très articulés mais qui sont, en l’occurrence d’un conflit entre eux, collés sur deux rubans à mouche pendus au même plafond.
Il aura appris à ranger ses propres tensions dans le placard déjà bien plein de toutes les envies ponctuelles d’en prendre un pour taper sur l’ ( ou les ) autre (s).
Car il sait qu’il ne pourra être utile et performant que s’il les respecte, bien sûr, mais d’une certaine façon, surtout s’il les aime.
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